Je rentre chez moi après avoir passé la nuit chez Maya, la femme de 44 ans, handicapée dont je m'occupe. J'appellerai ainsi ma "patronne" de la nuit, du nom de sa petite chienne. Une couette de brume recouvre encore le lit de l'Isère, remontant sur les côteaux de Belledonne et de la Chartreuse. Je croise quelques phares timides, la vallée dort encore.
Maya est une femme volontaire et exigeante. Son couché comme son levé sont rythmés par un rituel qui doit être proche de la perfection. Mon soucis...ne rien oublier dans mes gestes.

Lorsque j'arrive le soir vers 20h, elle m'attend. Après les politesses d'usage, le petit calin à sa chienne qui m'accueille joyeusement, j'accroche mon manteau dans la penderie du couloir. Je vais jusqu'à ma chambre déposer mes affaires, je mets mes pantoufles. Je vais jusqu'au salon éteindre la lumière, récupérer un bol sur le bureau du PC et le déposer dans l'évier. J'amène Maya jusqu'à la table de la cuisine et lui demande ce qu'elle veut manger pendant que je me lave les mains. Elle choisit généralement une soupe accompagnée de viande, steack que je fais griller, jambon ou autre.

Je fais chauffer la soupe au micro onde, glisse une paille dans l'assiette ou le récipient afin qu'elle puisse manger seule. Pendant ce temps, je prépare la viande. Nous échangeons quelques mots, je lui raconte ma journée, elle, la sienne. Le repas terminé, je pose un plateau sur ses genoux, l'amène au salon, allume le petit chauffage soufflant qui est près d'elle. Je place sur le plateau la télécommande du DVD, de la télé, le téléphone fixe, le mobile, un mouchoir en papier ainsi que le manche d'un petit pinceau débarrassé de tout ses poils dont elle se sert pour se gratter le visage ou la tête en le coinçant dans l'une de ses poignées de cuir. Lorsqu'elle est maquillée, je rajoute un coton-tige qui lui sert à se gratter les yeux.

Je retourne à la cuisine pour lui préparer deux fruits, généralement une pomme et une mandarine que je pèle et coupe en quelques morceaux que je dépose dans une assiette sur son plateau. Pendant qu'elle mange seule, je prépare son lit, rempli un verre de soda en plastic dans lequel je glisse une paille et le pose sur une étagère au dessus du radiateur de la chambre. Elle ne boit que l'eau légèrement tiède. Je change l'eau de la petite chienne et lui donne une friandise. 

Je reviens dans le salon, débarrasse son assiette et range la cuisine. Je lui lis le programme de la télé. Elle choisit et je m'installe à côté d'elle sur un tabouret. Elle n'a pas de chaise et le canapé est trop loin d'elle et de la télé. Nous restons ensemble jusqu'à 22:30. Nous papotons de choses et d'autres, de nos histoires amoureuses ou nous regardons la télé. Je profite de ce moment pour aller faire mon lit avec les draps que je laisse en permanence chez elle. Il nous arrive aussi de regarder ses mails ou de surfer sur internet. L'autre soir, elle voulait voir la tête des filles de meetic et nous nous sommes inscrites en tant qu'homme. C'était rigolo d'aller voir les photos et les commentaires des femmes de notre âge. Nous nous comparions à certaines qui étaient très belles en se disant, un sourire en coin, que nous n'avions aucune chance d'être choisies.

La soirée terminée, je repose toutes les télécommandes à leur place, amène son fauteuil dans le couloir, face à la porte de la salle de bain, éteint la télé, le PC et les lumières du salon. J'enlève le plateau de ses genoux, ramène ses pieds vers l'arrière sur la mousse découpée dans laquelle ils sont coinçés. Je la dirige alors face au lavabo de la salle de bains. Je mets de l'eau dans le réservoir du jet dont elle se sert pour se laver les dents, coince l'appareil dans son gants de cuir afin qu'elle le fasse seule. Une fois cela terminé, je range l'appareil, lui enlève ses gants et lui lave les mains au savon après m'être lavé les miennes. Je relève sa frange que j’attache avec une pince. Je verse alors du démaquillant sur un coton que je pose sur sa main. Je pose trois mouchoirs en papier sur son poigné et passe son visage au brumisateur. Elle s'essuie, je jette les mouchoirs et pose à la place une petite noisette de crème contour des yeux puis une crème pour le visage. Après cela, je détache sa frange et brosse ses cheveux en prenant soin d’enlever tout cheveu qui dépasserait. Elle a horreur d’avoir des cheveux sur ses vêtements.

Le moment le plus difficile pour moi arrive. Je dois utiliser le lève-malade. Pour cela, après avoir ôté son vêtement, je dois passer autour d’elle une sangle en maillage qui lui prend tout le dos et passe au dessous des deux jambes. J’approche ensuite l’appareil et accroche les sangles. Je relève le tout grâce à une télécommande. Une fois qu’elle est hors de son fauteuil, je fais pivoter l’appareil sur ses roulettes pour l’amener jusqu’au dessus du lit. Je place ses deux jambes sur le lit et la dépose alors doucement, un peu sur la droite du lit, ce qui m’oblige à la pousser en même temps que je fais descendre l’appareil. Une fois allongée, je décroche les sangles, tire le tout et range le lève-malade bien à sa place. Je vérifie que les jambes, le bassin et les épaules sont bien droites. Je la débarrasse de tous ses vêtements que je mets au sol. Je vais chercher le bassin que je pose près du lit. Je remonte alors son pied droit au niveau de son genou et je la fais basculer sur le côté. Je place le bassin et la ramène au dessus en veillant toujours à ce que ses hanches soient droites. Je place alors un petit appareil électrique sous son sein droit, au niveau d’une petite cicatrice. Je branche et cela décontracte les sphincters afin de lui permettre d’uriner. Si tout fonctionne bien, je fais une marque autour de l’appareil à l’aide d’un stylo afin que l’infirmier de nuit puisse l’utiliser facilement dans la pénombre de la chambre. L’opération terminée, je lui masse le ventre afin de le vider des gaz qui pourraient être douloureux dans la nuit. Durant l’opération, nous discutons de choses et d’autres. Depuis 25 ans qu’elle fait cela, elle semble ne plus y accorder la moindre importance si ce n’est l’ordre dans lequel il faut faire les choses. Puis, je tamponne son cou et ses épaules avec une serviette car cela provoque chez elle une transpiration importante. Je lui enfile sa polaire, la recouvre de son drap et remonte ses cheveux sur l’oreiller qu’elle me demande de repositionner sous sa tête.

Je débarrasse la chambre du linge et du bassin et vais enfourner dans le micro onde, une bouillotte. Je passe dans ma chambre chercher sa couette que je pose sur elle, en prenant soin de bien remonter le tout jusqu’au menton. Je pose auprès d’elle le verre à soda avec la paille et elle boit 23 gorgées, pas une de plus, pas une de moins. C’est ce qui lui permettra de tenir jusqu’à 4 heures du matin, heure du passage de l’infirmier de nuit qui renouvellera les opérations.

Je récupère la bouillote et la pose sur son visage, c’est son « doudou » depuis des années. Je remonte alors la couette jusqu’à ses yeux, éteints la lumière en lui souhaitant bonne nuit. Ma soirée est terminée. Je sors sur la terrasse fumer une cigarette dans la quiétude de la nuit. Je repense à tous ces gestes planifiés, minutés. Ai-je tout fait comme il fallait ? Moi qui ne planifie jamais rien, moi qui n’aime pas les contraintes, moi qui agit à l’instant, sans calcul, me voilà obligée de lister dans ma tête et surtout de retenir chacun des gestes que je dois faire pour elle jusqu’à l’allumage de telle ou telle lumière…

Lorsque je rentre à nouveau dans l’appartement, je prends un livre au passage et vais me coucher. Je sais que vers 4 heures, je vais entendre l’infirmier qui va venir s’occuper d’elle et la positionner sur le côté et vers 6h30, elle va m’appeler pour que je la remette sur le dos, que je lui redonne à boire et que je la laisse finir sa nuit en lui souhaitant une bonne journée jusqu’à ma prochaine visite.

Je me prépare sans bruit et quitte la maison dans la fraicheur matinale en ayant pris soin de défaire mon lit et ranger draps, couette et oreiller dans le placard.

Je suis satisfaite ou non. En fait, j'angoisse de ne pas me rappeler de tous les gestes à faire, de l'avoir mal sanglée, de n'avoir pas remis suffisamment droit ses hanches ou ses épaules... C'est une expérience enrichissante et en même temps une responsabilité. Je dois agir comme avec mes bébés mais avec en plus le jugement qu'elle peut porter sur mes gestes, ce qui n'est pas toujours facile pour moi. Elle me fait remarquer que j'ai oublié ceci ou cela. Elle a d'ailleurs récemment renvoyée une infirmière qui, au bout de trois mois, oubliait encore certains gestes importants pour Maya.

Ce matin, je dois me rendre au bureau de vote afin de surveiller et d'être présente à la demande de notre tête de liste. Je suis convoquée également par la mairie de 14h à 18h pour les municipales d'abord puis les cantonales ensuite. Voilà une journée bien chargées qui s'annonce. J'espère que la soirée nous apportera de bonnes nouvelles quant au score de notre liste.

Sur ce... je vais vite me préparer.