main_livreAu tout début de sa vie, il était comme tous les bébés. Il dormait, mangeait, pleurait. En grandissant, il était de plus en plus attentif à tout ce qui l’entourait. A l’âge de deux ans, il posait déjà beaucoup de questions à ses parents qui n’en pouvaient plus de ne pas toujours avoir les réponses. Alors, voyant que les adultes ne suffisaient plus à assouvir sa faim de connaissance, il commença à dévorer des pages de livres, puis les livres entiers. Il fit aussi des études brillantes qui complétèrent cette soif de savoir. Cette nourriture bénéfique le fit grandir plus vite que les autres. Si bien que très vite, il fut tellement grand qu’il ne pouvait plus communiquer avec ses amis du même âge. Seuls quelques nantis de sagesse et d’intelligence, parvenaient à attirer son attention car ils lui apportaient une autre nourriture dont il était friand, en dehors des pages de ses livres, la spontanéité, la colère, la rébellion, la franchise, l’implication, la lucidité.

Alors il laissa de côté tous ceux qu’il abhorrait. L’humain étant ce qu’il est, il se retrouva très vite seul. Comme il continuait à dévorer les livres de scientifiques et de philosophes, il grandissait encore, s’éloignant de plus en plus du commun des mortels. Ainsi, il avait la connaissance, les sciences, tout ce qui permet à un homme de s’élever. Mais cela ne suffit pas. Il faut savoir utiliser cette connaissance. La culture n’est pas synonyme de rationalité ou d’intelligence et très vite, il sut reconnaître, parmi des hommes, pensant être aussi grand que lui, des imposteurs, près à insuffler le mensonge auprès des naïfs. Sa colère fut grande car ces  charlatans, sachant porter la bonne parole, étaient souvent portés en triomphe par les ignorants, recevant même des prix pour leurs écrits. Mais lorsqu’on est ignorant, inculte et illettré, il est difficile de croire que des escrocs instruits se groupent pour diriger l’humanité toute entière, faire avaler des couleuvres à une population d’individualistes en leur apportant ce qu’ils veulent entendre, est chose aisée. Il vit dans la colère car lui il sait, lui il comprend ce qu’il se passe, lui il sait reconnaître ces menteurs.

Un jour j’ai croisé la route de cet homme. Il est descendu jusqu’à moi sans que je ne sache réellement pourquoi. C’est alors que je me suis aperçue que je n’étais rien parce que je ne savais rien, je ne comprenais rien. Il m’a révélée à moi-même ce que j’étais et dans quelle humanité je vivais.

Un soir, il m’a apporté un peu de sa nourriture, quelques pages d’un livre que j’ai dévoré avec délectation. Puis, un autre et encore un autre. Cette nourriture était nouvelle pour moi mais très vite j’ai pris un plaisir intense à m’en alimenter au point qu’elle est devenue une drogue dont je ne pourrais plus me passer aujourd’hui. J’ai l’impression de m’élever un peu plus chaque fois qu’une page se tourne pour en découvrir une autre, nouvelle, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’à regret  il n’y en ait plus. Alors je n’ai qu’une seule envie, qu’un seul désir intense, dévorer un autre livre pour ne pas ressentir cette sensation de manque affreuse lorsque je n’ai plus de livre chez moi. Il arrive même que je me sente obligée de sortir pour aller en acheter un. Depuis que j’ai ressenti cela, j’essaie d’avoir plusieurs livres d’avance afin de ne jamais en manquer.

Je le remercie pour cela et pour tout le reste et surtout pour l’amitié qu’il m’a donnée et me donne encore car il n’est qu’une fois dans sa vie où l’on croise des personnes telles que lui qui, sans qu’elles le sachent vraiment, vous apporte beaucoup plus que ce qu’elles peuvent imaginer. Elles vous aident à grimper sur les poils du lapin…

Je l’aime pour tout cela et bien plus encore. Et même si nos routes se croisent très rarement, à mon plus grand regret, il n’est pas un jour sans que je ne pense à lui et à ce qu’il m’apporte encore aujourd’hui.