Eugène     Franck (1865-1936)
Adam et Eve, 1910.

adameve"Climat empoisonné du monde des hommes, où le refus du corps est la règle, où le désir est considéré comme une tare honteuse.

D'un côté, l'univers ambigu des libertins, qui ne connaissent que le plaisir, et le justifient par le double consentement, qui annule toute règle comme contraignante et abusive. Inceste et pédophilie, zoophilie, avec le consentement du brave animal donné seulement par contumace.

De l'autre, le refoulement moyen, qui n'est pas l'ascétisme total producteur de crimes, mais celui qui se tempère de restrictions faiblardes destinées à justifier, autant que faire se peut, ce que l'on désire le plus, le sexe comme volcan.

D'où la cour.

Ce que j'aime en vous, c'est votre extrême intelligence, le charme de votre sourire, la distinction de vos impulsions. En vérité, je veux seulement vous plaquer contre moi, et surtout contre mon ventre qui n'est pas si bas, mais ce n'est pas élégant et distingué, et je cache le désir de vos fesses dans le parler louangeux qui fait comme si vous n'aviez pas de corps, comme si je n'avais pas même l'idée de le voir et de le convoiter.

Au cas où le couple se forme enfin, malgré les méandres sinueux des hypocrisies mutuelles, reste la restriction permanente, qui doit excuser le simple désir physique, en le rattachant aux charmes vaporeux d'une personnalité, et non à des organes bien tentants et sexués.

Une modalité du compromis, épouser la fille du professeur tant respecté et. chéri. Transformer les belles idées en des modalités beaucoup plus charnelles, emportées, la nuit, dans l'obscurité, comme s'il ne s'agissait que de deux substituts aux personnes qui s'étreignent, et qui en ont tellement honte, en même temps qu'elles y trouvent leurs vrais délices.

Le corps est une modalité de la personne. Comme la sensibilité, l'élégance, le sens du beau. Mais il est beaucoup plus saisissable, ce sein ému et émouvant, ce ventre qui frémit, que le charme indéfinissable, et pas tellement objet de désir.

En protestation contre une société maniérée, les chants de Brassens, emplis de monts de Vénus, Himalayas qui peuvent facilement être gravis, et avec beaucoup plus de profit.

Obsessions transparentes des mystiques, qui refusent la béatitude au profit d'une éternité glacée qui est plutôt frustrante que délectable.

Trouver l'équilibre de l'amour, qui ne traite pas l'autre comme un ensemble d'organes, mais qui n'aime pas en une femme d'abord. une intellectuelle.

Monde gâché par des rêves de pureté qui sont autant de cauchemars, à la recherche confuse d'un jardin d'Eden où l'homme et la femme sont nus, et n'en éprouvent aucune sorte de honte.

Parler de son corps, et aimer cela.

Ne pas mentir les sentiments que l'on éprouve, avec les blocages sociaux qui sont l'essentiel d'une éducation malade, quand l'interdit est d'abord interdit de vivre, conjugué suivant toutes les déclinaisons avariées et atrophiées.

Trouver un chemin de vie qui ne soit ni fait d'équilibre ni d'harmonie.

Mais de la réalité, splendide, de l'amour.

Celui que l'on peut éprouver et dire, sans emprunter aux poètes leurs propres émotions, que l'on accueille piteusement, sans oser vivre ce qu'ils disent, en se contentant de le citer, vaguement émoustillé.

Mon amour n'est semblable à aucun autre.

Si Antoine refuse la jolie femme qui se présente à son étreinte, il en est libre ; mais non de détruire la vie effective de tous ceux qui croient que l'ascète de cent ans est dans le vrai.

Les quelques versets du Cantique des Cantiques ne contiennent nullement tout l'amour que l'on peut vivre dans le monde.

A toi de trouver tes propres mots, et de ne pas te laisser paralyser par tous ces serpents ombrageux qui pesèrent sur ton berceau, pour t'interdire irrémédiablement la quintessence de toute vie.

Et quel est l'amour des mystiques ?

Vous m'en direz des nouvelles.

Plutôt, des antiennes.

Le refoulement à l'état pur, qui châtie tout corps, pour la faute mortelle d'exister.

Ne pas pouvoir toucher une main, sans se sentir fébrilement bouleversé, en voyant l'enfer se profiler sous les phalanges.

L'amour de ces gens n'a rien de bien différent de la haine.

Qu'ils souffrent dans la dénaturation de leur être ne les disculpe pas de l'hostilité indifférenciée qu'ils éprouvent contre tout ce qui vit. Ce qui est plutôt criminel que digne d'admiration.

Tandis que se perdre dans le regard d'une femme aimée — et non seulement dans son regard — n'est pas autre chose que le secret de l'être complet."

Raphael Cohen

Je voulais vous faire partager ce texte de Raphael Cohen, philosophe, dont je ne retrouve plus le site malheureusement. J'aime ce qu'il écrit.