melancolie2Ce jour-là n’est pas un jour comme les autres. Elle vient de rentrer de sa journée au bureau, cette journée plus longue, plus triste aussi. Sa joie de vivre, son enthousiasme et son sourire se sont éteints depuis hier soir. Elle a pourtant essayé de ne rien changer, d’être égale à elle-même, se forçant à sourire, à réagir sur les blagues et taquineries habituelles de ses collègues, évitant ainsi les questions auxquelles elle n’avait pas envie de répondre.

Elle a travaillé pourtant, s’enfonçant dans ses statistiques, s'incitant à ne plus penser, à calculer, à analyser. Mais ce qui lui était d’ordinaire facile est devenu irréalisable. Elle se sent idiote, comme devant un mur de cinquante centimètres qu’elle n’arriverait pas à franchir. La concentration dont elle doit faire preuve est saisie, emprisonnée par ses angoisses. Les yeux rivés à l’écran de son portable, elle essaie désespérément de se faire engloutir par ses tableaux, absorber par ses graphiques, mais les chiffres dansent devant ses yeux comme pour la narguer. Il lui devient  impossible de savoir où piocher, lequel choisir, lequel approfondir. Ils font la ronde autour de sa tête, ils la narguent de leurs rondeurs, de leur virgule, de leur zéros, ils se figent dans les colonnes…. Et ce téléphone qui sonne comme pour lui dire, aller ma jolie, au taf ! Mais aussitôt le combiné raccroché, ses pensées repartent ailleurs avant même qu’elle n’ait pu se ressaisir. As t’elle perdu un ami en ayant fait preuve de peu d’acribie dans ses derniers propos ?

Son ventre est noué, sa gorge est sèche, elle a les larmes au bord des yeux. Pourquoi cette réaction démesurée, amplifiée au point que son cerveau est overbooké n’intégrant plus aucune autre information.

Il doit venir ce soir, elle a peur, elle attend. Elle imagine un instant ce regard qu’il poserait sur elle, ce regard empli de reproches, sans aucun sourire, un regard bleu et froid dont la seule évocation la fait frissonner. Elle tourne en rond, elle attend la confrontation,  le premier contact après le message qu’il lui a adressé, ces quelques mots bien pesés, qui l’ont tourmentée durant toute cette journée. Elle s’en veut d’être à ce point sensible. Elle a l’impression de marcher sur un fil à des centaines de mètres au dessus du sol et ces quelques mots jetés sur le papier ont été reçus comme une rafale violente qui l’a ébranlée, elle, si solide, elle cherche à nouveau l’équilibre, ne pas tomber, rester debout, s’accrocher à sa perche, retrouver son assise pour continuer à avancer dans le calme et la sérénité. Elle devrait lui en vouloir, elle devrait réagir, lui dire qu’il ne doit pas, qu’il est injuste, qu’elle ne méritait pas ces mots empreints d’une froideur extrême même si ses paroles, à elle, l'avait blessé. Elle savait en écrivant qu'elle n'employait pas le bon terme mais n'y a pas accordé d'importance, elle a eu tort, elle le sait, la pardonnera-t'il ?

On sonne à la porte. Une main tremblante se pose sur la poignée, son cœur bat la chamade, la porte s’ouvre. Il est là, il la regarde dans les yeux, lui adresse un grand sourire et l’embrasse

« Salut, tu vas bien ? »

« Ouiiii, super merci et toi ? ».

Elle s’aperçu, soudainement, qu’il faisait très beau ce jour là…

      

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