Dans un précédent message, j'ai parlé de ma grand-mère et je vous ai dit combien je l'aimais. Elle a toujours été près de nous lorsque mes frères et moi étions jeunes. Elle nous a quittés il y a déjà quelques années mais un souvenir est resté dans ma mémoire.

Il est des réactions dans la vie qu'on ne contrôlent pas, des souvenirs dont on a honte, qu'on voudrait cacher. Ces comportements, décalés, peuvent vous surprendre n'importe où et n'importe quand.

PFIMa grand-mère est décédée et nous devons nous rendre aux PFI pour les paperasses, le choix du cercueil, le nombre de poignées, les fleurs, les plaques et j'en passe, un véritable carouf du deuil. Le commercial nous sort le grand jeu,  jouant sur la culpabilité de ne pas choisir ce qu'il y a de plus beau pour cet être que l'on aimait. Heureusement, ma grand-mère nous avait dit ce qu'elle voulait avant de partir...un enterrement à l'église tout simple avec un cercueil tout simple... Nous avons respecté ses choix et le commercial rangea son attirail d'arguments devant notre sobriété. Ma grand-mère avait toujours été stupéfaite de voir l'argent que certains engloutissaient pour que la tombe d'un être cher soit la plus belle, jusqu'à s'enliser dans un crédit ou bouffer tout le montant de capital décès. Elle regardait en disant en espagnol "De que le sirve hoy ?" (a quoi ça lui sert, aujoud'hui ?).  Comme cette femme qui a fait ériger pour son mari, une immense plaque de marbre, la plus belle du cimetière alors qu'ils ont vécus modestement toute leur vie et que par la suite, elle a dû déménager car elle ne pouvait plus payer son loyer. Peut-être s'est-elle faite avoir par un "commercial" peu scrupuleux ? Mais je m'égare un peu...

Nous arrivons donc dans le bureau du commercial. Cet homme est très chic, dans un costume sombre, le teint blanc, la mine de circonstance. Il ne ressemble à rien, un homme qui se fond dans le paysage de son bureau. En face de lui, nous sommes quatre, mes deux frères, ma mère et moi. Nous discutons un moment sur les prix, les assurances, les tarifs, les prestations et je sens soudainement que mon frère cadet ne va pas très bien. Je m'inquiète d'un regard et je vois qu'il rougit sans me regarder. Je sais que, plus que les autres, il adorait ma grand-mère car elle l'avait élevé ( ma mère avait dû reprendre le travail en saison et quittait la maison pendant des mois) et je comprenais sa grande tristesse.  Le commercial nous dit qu'il doit aller chercher des papiers et s'absente quelques minutes. C'est alors que mon frère part dans un éclat de rire mal maîtrisé, à demi étouffé,  en me montrant la plaque posée sur le bureau. Notre interlocuteur s'appelle Mr Simon Gay. H me regarde et me susurre entre deux hoquets, les larmes aux yeux : "c'est la gaieté même c't'homme là !" et me voilà partie aussi dans un fou rire incontrôlable qui s'étent bientôt à mon autre frère et à ma mère. Nous pleurons de rire tous les quatres dans un bureau isolé des pompes funèbres à deux pas de ma pauvre grand-mère.

C'est alors que la porte s'ouvre et que notre homme qui ne ressemble à rien se fond à nouveau dans son bureau. Nous avons sorti les mouchoirs pour essuyer nos larmes. Il nous regarde d'un air triste et désemparé ne sachant plus quoi faire, quoi dire, redonnant matière à notre fou rire qui reste masqué derrière nos mouchoirs. Nous n'attendions qu'une chose, sortir très très vite de ce bureau ...

Merci, grand-mère, pour ce dernier fou rire en ta compagnie...