La vie est bizarre quelquefois et nos réactions le sont encore plus.

bourgeoisieJe me rappelle de cette époque où j'ai connu mon mari. Je vivais dans une famille ouvrière où le budget était très limité. Mes parents faisaient avec et nous avions peu l'habitude de sortir au resto ou autre activité payante. Nous n'achetions des vêtements que lorsque le besoin s'en faisait sentir. J'étais la seule fille entre deux garçons et généralement lorsque je recevais un vêtement en cadeau mon père choisissait le plus beau et ne regardait pas à la dépense pour sa fifille.

Lorsque j'étais au lycée, j'avais vite déserté la cantine. J'avais des crampes d'estomac assez souvent qui se sont arrêtées nettes lorsque j'ai remplacé les repas de midi par deux oeufs au plats ou autre petite collation dans un bar. A l'époque, en 1974, j'avais 17 ans, ma mère me donnait 5 francs ce qui me permettait de me payer les oeufs, le café et un jour sur trois un paquet de cigarettes qui coûtait 2 Frs, mais ça elle ne le savait pas.

Mon frère aîné me parlait souvent d'un copain de sa classe qui était le pitre de service. Il me racontait ses aventures et j'avoue, que moi, petite fille sage, j'admirais cette espèce de courage. Il me racontait aussi que ses parents étaient friqués mais que malgré cela, ce garçon était en BEP Electronique  et qu'il avait choisi cette voie comme pour contrer les souhaits de son père.

Un jour, alors que j'attendais le bus en ville avec mon frère, JM, fit son apparition en mob. Il salua mon frère d'un grand sourire et me regarda d'une manière admirative lorsque mon frère fit les présentations. Il n'était pas très beau mais avait quelque chose de rusé dans le regard. C'était donc lui, le pitre de service, qui sortait par la fenêtre pendant les cours et se payait le culot de revenir frapper à la porte, devant les élèves morts de rire et le prof qui ne comprenait pas d'où il sortait.

A partir de ce jour, je le vis plus souvent venir chez moi pour rendre visite à mon frère et puis petit à petit, mon frère partait et lui restait et nous discutions longuement de choses et d'autres. Il avait de gros problèmes relationnels avec ses parents. J'avais du mal à comprendre qu'il soit malheureux alors qu'il avait tout ce qu'il voulait avant même de le rêver.

Un jour, alors que nous avions rendez-vous, il ne vint pas. J'étais inquiète. J'appelais chez lui et sa mère, en pleure, me répondit qu'il y a eu une grosse dispute, qu'elle a appelé le médecin car JM a fait une crise de nerf et qu'il est sous sédatifs. Elle me demande de passer le voir, cela lui fera peut-être du bien. Mon frère m'emmène et nous le trouvons dans un état semi comateux. Cela me fait de la peine, j'en ai les larmes aux yeux car j'étais déjà sous le charme de ce garçon à l'opposé de ce que je suis. Je ne comprends pas ce qu'il s'est passé. Sa mère me confie que ce n'est pas la première fois mais que la décision a été prise de l'envoyer dans une clinique. Alors que nous étions tous les deux dans sa chambre, il me remercie gentiment d'être venue et me dit que ma visite lui fait beaucoup de bien et sur ces mots il m'embrasse tendrement et longuement. Ce fût notre premier baiser.

La semaine qui suivit fût difficile car il était en cure de sommeil. Je passais le voir mais il était endormit en permanence. Il m'arrivait de lui donner à manger malgré l'état comateux dans lequel il était. Il me reconnaissait à peine et se rendormait aussitôt. Drôle de début pour une histoire d'amour. J'aimais cet homme parce qu'il était révolté contre ses bourgeois de parents et lui m'aimait parce que j'étais, fille d'ouvrier, la simplicité même.

Les mois qui suivirent furent assez impressionnants pour moi. Il venait me chercher le samedi et le dimanche avec le dernier modèle de citroen CX achetée par son père et m'emmenait au resto ou chez ses parents qui m'appréciait malgré mes origines modestes.  Je ne sais pas si ce déroulement de tapis rouge a été un facteur déclanchant. Cette vie qu'il m'offrait ne ressemblait en rien à ce que  j'avais connu jusqu'alors et j'étais sous le charme. Nous nous sommes fiancés, puis mariés trois ans après notre rencontre. Bien sûr, il avait un caractère difficile mais en même temps d'une attention particulière. Il lui arrivait de s'arrêter sur le bord de la route pour me couvrir d'une couverture sortie de son coffre lorsqu'il voyait que j'avais froid. Il me couvait, me cocoonait mais il lui arrivait aussi de se mettre en colère, et là, il me faisait très peur. Durant notre relation, ses colères diminuèrent, même vis à vis de ses parents,  et les bons moments prenaient le dessus. Il avait énormément changé me disait ses parents.

Cependant, lorsqu'il a fallut organiser le mariage, il était évident que les deux familles, à l’opposé l'une de l'autre n'avaient pas les mêmes moyens. La famille de JM voulait un mariage en grandes pompes car le PDG de la Sté dont mon beau-père était directeur général, était invité avec sa famille comme tous les cadres de l'entreprise et mes parents ne pouvaient pas suivre. J'étais totalement décontenancée n'ayant pas moi-même les moyens de payer. Nous trouvâmes un compromis pour le repas mais lorsque j'annonçais à ma future belle-mère que j'avais invité une quinzaine d'amis proches elle se renfrogna. "Non, c'est impossible que tu invites tes amis ! Ils vont boire, ils vont faire des conneries. Tu imagines, le PDG sera là avec sa famille ...". Je lui indiquais gentiment que j'avais une confiance absolue dans mes relations et que tout se passerait bien. "On peut être modeste et avoir de l'éducation. Ce ne sont ni des voleurs, ni des drogués, ni des délinquants !". Ca commençait bien ... Cependant, je fus tout de même obligée de leur demander à tous de porter un costume. Je me rappelle aussi avoir invité une amie très proche qui était secrétaire dans l'entreprise où travaillait mon beau-père et où je travaillais également d'ailleurs, grâce à lui.  Il me dit cette phrase qui me fit beaucoup de peine "Si tu invites ton amie, je n'inviterais pas le PDG et sa famille, tu choisis". J'étais décomposée, il mettait entre mes mains la décision. Putain, c'est mon mariage ! Pour ne pas mettre de l'eau dans le gaz, j'expliquais à mon amie les raisons pour lesquelles je ne pouvais l'inviter lui promettant de faire une autre petite fête plus personnelle par la suite. Passage obligé mais passage marquant pour nos deux familles, à l'opposé l'une de l'autre. Le mariage se passa très bien, mes amis  furent à la hauteur de ce qu'ils étaient et ma belle-mère m'en félicita.

Les années qui suivirent étaient assez chaotiques mais belles dans l'ensemble. Il était très amoureux, j'étais admirative et je commençais à m'embourgeoiser. Nous vivions confortablement dans un appartement standing dégoté par ma belle-mère. Son fils ne pouvait décemment pas vivre en HLM comme mes parents. Je m'achetais ce que je voulais quand je voulais et si j'hésitais entre deux ou trois beaux ensembles, je prenais les deux et même quelquefois les trois. Petit à petit, un fossé se creusait avec ma famille. Je ne m'en suis pas aperçue immédiatement. J'étais en train de prendre goût à cette vie de luxe. Mon mari ne supportait pas les visites impromptues de mes frères et le leur faisait sentir.  Petit à petit, je ne voyais plus personne. J'ai même  porté un manteau de vison dont j'ai hérité au décès de ma belle-mère d'une valeur de 25000 Frs à l'époque. Cela ne me ressemblait pas, je n'étais plus moi-même...un vison ! non mais  n'importe quoi !

Mes filles sont nées et cela m'a rapprochée à nouveau de mes parents. Nous passions les voir assez souvent, ma mère adorait ses petites filles et les gardaient quelquefois lorsqu'elles étaient malades. Je souffrais quand même de ce décalage entre ma famille et celle de mon mari. Je souffrais de ne pas vivre dans la simplicité. C'est bizarre, mais je commençais à ne plus supporter même le costume cravate de mon mari. On ne s'amusait pas franchement dans les repas de famille, toujours à faire attention à ce qu'on disait, bien se tenir... pffffff quelle plaie... moi qui adorait délirer avec mes frangins, je me retrouvais dans un carcan de plus en plus lourd à porter en présence de mes beaux-parents. Mon père était communiste, mon beau-père capitaliste ancien pieds-noirs et les discussions entre eux étaient impossibles sans anicroches, sans pics. Je vivais très mal cette situation.

Je crois que c'est tout cela qui a fait que j'ai choisi, après mon divorce, des hommes simples, des hommes comme mon père, pour qu'ils s'entendent bien et qu'ils s'apprécient. Mais voilà, c'était le revers de la médaille et même si je me suis rapprochée vraiment de ma famille à ce moment là, j'ai aussi vécu des moments de grands désespoirs financiers.

On ne peut pas tout avoir et aujourd’hui, je remonte la pente, seule et finalement je me sens bien dans mes baskets même si la solitude affective me pèse.  Après tout, j'ai la chance d'aimer même si cet amour est impossible. Je crois qu'il me porte. Cet amour a un avenir, j'en suis sûre, même si ce n'est pas celui que j'espère du fond du coeur. Lui est tout ce que j'aurais espéré. Un homme honnête et d'une grande intelligence qui défend les gens modestes sans les critiquer, sans leur faire porter le fardeau de leur ignorance et de leur inculture.  La vie est injuste mais elle m'a ouvert les yeux. Je sais dans quel monde je veux vivre aujourd'hui, le mien, dans toute sa simplicité et sa modestie.