Elle se ballade avec son chien le long d’un petit chemin escarpé. Elle écoute le bruit des pierres qui roulent au fond du ravin à leur passage. Il fait beau, la montagne est belle, accueillante. Elle est plongée dans ses pensées lorsqu’elle aperçoit au loin une maisonnette qu’elle n’avait jamais remarquée jusqu’ici. Elle s’approche, le chien renifle précautionneusement les alentours. La maison semble très vieille et de nombreuses lézardes descendent le long des mûrs au milieu des branches de lierres abondantes.

tn_Mais_entrez_doncLa porte ne semble pas fermée. Elle la pousse un peu avec méfiance et regarde à l’intérieur. La maison est vide. Elle entre doucement, ajustant ses pas comme pour se rassurer. Une lumière diffuse éclaire un couloir très long. Elle n’imaginait pas en entrant que cette maison pouvait être aussi profonde. Elle avance dans le couloir et aperçoit une première pièce. Elle sursaute. Des cris jaillissent de l’intérieur et elle aperçoit deux enfants sur une balançoire. Un bout de planche se balance au bout de deux cordes solidement fixées à une branche d’arbre. Elle se frotte les yeux, se retourne et retrouve le couloir. Elle ne comprend rien et regarde à nouveau dans la pièce. Les enfants sont toujours là, riant aux éclats. La petite fille se balance et le petit garçon la pousse jusqu’au ciel. Elle vacille comme envahit par le vertige du balancement. Un homme et une femme s’approchent en souriant des enfants, les appellent et tous les quatre disparaissent au fond d’un jardin où trône un magnifique pêcher fléchissant sous le poids des fruits. Ce jardin, elle le reconnaît, elle revoit sa grand-mère ramassant des fraises. Elle aurait envie de s'avancer, de rejoindre cette famille,  mais c’est alors que le chien aboie et s’enfuit en courant dans le couloir. Elle le poursuit, l’appelle mais il ne revient pas et elle le voit disparaître dans la pénombre, ses aboiements faisant écho. Puis c’est le silence. Plus aucun bruit n’est perceptible.

Elle est à peine remise de cette première rencontre qu'une autre porte s’ouvre devant ses yeux et elle voit un homme jeune qui la regarde affectueusement, elle lui sourit machinalement mais voit s’avancer une femme vers lui comme sortie de nulle part. L'homme s'approche et pose un baiser délicat sur les lèvres offertes.  Elle observe la scène comme dans un rêve, un autre monde. Elle ressent des picotements au cœur, des larmes coulent le long de ses joues, elle referme la porte tristement. Elle se sent seule...

Le couloir se prolonge encore après un angle droit comme une cassure. Elle hésite à revenir sur ses pas. Des angoisses lui nouent la gorge. Elle décide de retrouver son chien et de partir très vite, faire demi-tour et reprendre son petit chemin caillouteux.

Elle arrive face à un rideau rouge poussiéreux et usé par le temps. Elle avance et découvre derrière le rideau un paysage magnifique, des oliviers, orangers et citronniers ornent l’endroit. Un homme court avec à la main des oranges suivit de près par un guardia civil. Cela lui rappelle une très vieille histoire que lui racontait son grand-père. Elle appelle, mais les deux hommes trop occupés à leur besogne ne l’entendent pas. Elle perçoit un bruit derrière elle. Elle se retourne et aperçoit deux petites filles dans le couloir. Une petite blonde, les cheveux lisses, le sourire coquin et une petite brune, cheveux bouclés, regard perçant et intelligent. Les petites filles la regardent et se chuchotent des mots à l’oreille. Elle s’avance pour leur parler mais les deux petites bonnes femmes détallent à toutes jambes et s’évanouissent dans le décor. Elle entend encore leurs rires moqueurs comme une résonance sortie des mûrs. Elle s’étonne d’avoir ressenti un amour aussi profond et inattendu pour ces fillettes. Elle en reste stupéfaite. Quels sont tous ces sentiments qui l’envahissent aussi soudainement qu’ils s’évanouissent ?

Elle décide d’avancer encore, s’enfonçant de plus en plus dans l’antre de cette maisonnette mystérieuse. Une fenêtre apparaît au détour d’une pièce et elle aperçoit son chien à l’extérieur qui furette au milieu de grands arbres. Elle est rassurée et cherche une sortie afin de le rejoindre, mais rien, les portes se suivent, ouvertes ou fermées. Elle continue à longer ce couloir qui n’en finit pas. Elle aperçoit une lumière tamisée et une douce musique l’attire. Un homme est attablé dans un fauteuil en osier au milieu d’un bar à l’ambiance feutrée. Elle l’observe, il semble attendre quelqu’un. De nombreuses personnes peuplent les tables avoisinantes mais elle ne voit que lui. Il rayonne. Il a le regard gris bleu, d’une douceur extrême. Il porte de petites lunettes rondes qui lui donnent un air intellectuel. Un sentiment profond l’envahie à nouveau brusquement, l’amour semble avoir pris possession de son cœur, elle est heureuse, malheureuse, bouleversée, terrifiée par ce qu’elle ressent. Cet homme est loin d’elle, comme inaccessible. Elle essaie de s’approcher mais elle ne peut faire un pas. Elle est comme tétanisée. Elle veut reculer mais cela lui parait impossible. Elle veut fuir, mais elle est comme une statue dans ce couloir, une statue inerte, immobile qui brûle à l’intérieur. Elle détache enfin son regard de cet homme et son corps semble comme délivré d’une emprise. Une femme s’approche alors de lui, elle lui parle longuement, il semble approuver ce qu’elle dit. Il se regarde longtemps, avec affection, puis se lèvent et sortent du bar. Elle est effondrée, incrédule devant ce qui vient de se passer. On lui a volé son amour naissant et elle souffre au fond d’elle comme si elle connaissait cet homme depuis toujours. Elle secoue la tête comme pour se raisonner et décide de poursuivre. Elle doit retrouver son chien, et c’est la mort dans l’âme qu’elle détourne son regard de ce bar devenu subitement vide.

Le couloir se poursuit encore et encore. Elle décide de faire quelques pas. L’amour qui l’avait envahie s’estompe un peu et elle reprend son cheminement non sans une certaine nostalgie de n’avoir pas pu approcher cet homme et lui parler.

Une lumière vive apparaît au fond du couloir, comme la sortie d’un tunnel. Elle se précipite et se retrouve enfin dehors. Elle est bouleversée, son cœur est embrouillé de toutes ces émotions et c’est avec une véritable pelote de laine de toutes les couleurs à la place de son coeur qu’elle reprend pied sur la terre ferme. Une petite bise souffle et vient sécher ses joues envahies de larmes de joie, de bonheur, de tristesse, d’angoisse, de chagrins enchaînés. Elle est éblouie par les rayons du soleil mais aperçoit une vieille dame dans un fauteuil. Elle s'avance doucement. La vieille est endormie. Un livre est posé, ouvert sur ses genoux. Elle s’approche et lit cette phrase « Le souvenir des joies perdues vaut mieux que les désirs inassouvis ». 

Elle ressent encore la blessure de sa dernière rencontre. Comme cette citation est vraie, comme il est difficile de renoncer. Une autre phrase attire son attention : « Le souvenir commence avec la cicatrice ».  cette cicatrice qui fait encore mal...

Elle entend alors des aboiements. Son chien est là, près d’elle qui lui fait des fêtes. Elle le caresse tendrement. La vieille se réveille alors et la regarde étonnée. «Désolée, je m’étais assoupie, je t’attendais». «Vous m’attendiez ?» Répondit-elle, surprise, en se retournant vers la maisonnette. Elle lu alors un écriteau au dessus de la porte par laquelle elle était sortie : «Il n'y a pas de souvenirs ici, il n'y a que des échos »…des échos laissant des traces indélébiles au fond du cœur, pensa t’elle.

La vieille dame lui remet le livre en lui citant cette phrase de JL Borges :« Une des écoles de Tlön en arrive à nier le temps; elle raisonne ainsi: le présent est indéfini, le futur n'a de réalité qu'en tant qu'espoir présent, le passé n'a de réalité qu'en tant que souvenir du présent ».

Elle ajoute "tu as laissé certaines portes fermées, tu pourras revenir pour les ouvir ou les laisser fermées à tout jamais, car n'oublies pas que si tu as le pouvoir d'ouvrir certaines portes, tu as aussi celui de les refermer afin qu'elles ne polluent pas ton présent et ton futur. Mais ne reste pas trop longtemp devant une porte que tu viens de fermer, tu risquerais de ne pas voir celles qui s'ouvrent tout à côté. Toutes ces émotions que tu as ressenties ont enrichi ton coeur, tu les porteras avec toi, je te les donne en te donnant ce livre".

Elle hésite un instant, encore bouleversée par cette aventure, et prend le livre qui lui était offert. Elle venait de revivre un passé au présent et repart avec l’espoir présent qu’un futur riche l’attend, le cœur explosant d’émotions renaissantes.

Elle reprend sa route vers le chemin caillouteux suivi par son fidèle compagnon, elle est différente, elle le sent, elle le sait. Elle pose machinalement les yeux sur le livre, il était intitulé "Vie de femme"...