Hier soir j'ai eu beaucoup de mal à m'endormir. Je me couche pourtant relativement tard afin que la fatigue ait raison de toutes ces pensées et émotions qui pourraient m'empêcher de débuter sereinement une nuit réparatrice.

Je venais de me pelotonner sous ma couette, la fraîcheur des draps me faisait un bien fou. J'adore rechercher les coins froids dans mon lit. Il parait que c'est une caractéristique personnelle car certains préfèrent les coins chauds. J'allais donc m'endormir dans un bien être habituel qui fait que toutes mes pensées du jour son mises au placard. C'était sans compter avec les pensées d'avant, d'il y a longtemps lorsque je me suis occupée de ma grand-mère mourante durant quatre jours en l'absence de mes parents. J'avais une trentaine d'années mais les images me sont revenues comme si c'était hier. Une angoisse subite et démesurée s'est emparée de moi en me rappelant ces moments difficiles.

CAG5W5MPElle est allongée sur son lit et me sourit. Je viens pour la lever, la faire marcher un peu et surtout lui donner son repas de midi. Je lui demande comment elle va tout en regardant ce visage amaigri, presque cadavérique. Je suis triste mais ne lui montre pas. Elle me dit que tant qu'elle est allongée, elle n'a mal nulle part et cela me rassure. Elle me demande de rallumer les quelques bougies flottant dans un petit récipient rempli d'eau. "C'est pour tes parents", me dit-elle, "pour les protéger sur la route". Ma grand-mère est très croyante.

Je m'exécute en souriant, je ne suis pas croyante mais je respecte sa foi, et je lui dis de patienter encore un peu avant de se lever. Je nettoie les abords du lit car la pauvre n'a pu se rendre jusqu'au toilettes et n'a pas voulu appeler. Je la dispute un peu car j'aurais souhaité qu'elle appelle mon frère qui dort dans une chambre à côté. J'imagine le moment pénible qu'elle a du passer, seule, dans la nuit, handicapée, presque paralysée...je m'en veux aussi de n'avoir pas été là. Le nettoyage terminé, je la lève difficilement, mais je suis jeune et pleine d'ardeur. Elle se laisse faire et écoute mes recommandations.

Je lui donne sa canne et la soutiens. Elle marche doucement et prudemment. Je l'accompagne jusqu'aux toilettes puis à la salle de bain où je la lave et lui enfile une chemise de nuit propre. Je la coiffe un peu et l'aide à se rendre jusqu'à sa chaise dans la cuisine où elle s'assoie. Je ne la lâche pas. Je lui sert son assiette et un verre d'eau. Il faut qu'elle boive beaucoup a dit le docteur. Elle avale une gorgée et manque de s'étouffer. Elle me dit en espagnol "ça ne passe plus, c'est trop usé". Je ne sais pas quoi faire. Je lui demande de boire tout doucement, goutte par goutte et je parviens à lui faire avaler la moitié du verre en quelques minutes quand même. Pour le repas c'est pareil, elle mange par petite becquées, avale difficilement et le repas dure ainsi très longtemps. Je la regarde et l'encourage. Pendant qu'elle essaie désespéremment de manger comme pour me faire plaisir, je prépare le café. Elle apprécie lorsque je suis là, près d'elle. Elle sait que je vais rester un petit moment, l'installer dans son fauteuil devant la télé, boire mon café avec elle, ce que nous faisons dès le repas terminé. Puis je sens qu'elle se fatique assise dans son fauteuil et lui demande si elle veut se recoucher. Elle me répond "si ma chéri" moitié espagnol, moitié français. Je l'aide à se lever puis la conduit jusqu'à son lit. Je lui demande si elle ne veux pas aller aux toilettes avant mais me répond que non. Je l'allonge, la recouvre des draps propres que j'ai changés pendant qu'elle mangeait. Elle pousse un soupir de soulagement.

Ce petit intermède a été très éprouvant pour elle. Je lui demande si tout va bien, elle me répond oui et ferme doucement les yeux. Je lui dis que je repasserai plus tard, peut-être avec ses petites filles qu'elle adore comme deux déesses, elle me sourit. Je quitte l'appartement, doucement, des larmes plein les yeux et la gorge serrée. Je sais... je sais qu'elle n'en a plus que pour quelques jours et je suis triste à mourir. Je repassais plus tard comme promis avec mes filles. Elles sont jeunes, mais j'ai un concept dans la vie, c'est que la réalité de la vie, de la maladie et de la mort, ne doit pas être cachée aux enfants. Les priver de la voir parce que le "spectacle" risque d'être difficile pour elles est une erreur à mon sens, cela fait aussi partie de leur vie, de leur construction. Elles ont été heureuse de voir leur arrière grand-mère, lui parler et l'embrasser même si elles étaient tristes de la voir aussi amaigrie. Le lendemain tout était fini. Lorsque je l'ai annoncé à mes filles, elles m'ont répondu des larmes plein les yeux "heureusement qu'on est allée la voir hier, on est contente de lui avoir parlé et de savoir qu'elle est partie en sachant qu'on l'aime". Le médecin a indiqué "mort naturelle" sur le certificat... Se serait-elle laissée mourir ? Elle avait 91 ans.

91 ans d'une vie de labeur, après avoir fuit la guerre civile en Espagne, seule pour élever deux enfants dont mon père, pelant des pommes de terres pour les allemands pendant la guerre pour pouvoir nourrir sa famille. Une vie dont elle parlait souvent avec nous, ses petits enfants. Une vie riche qui s'est éteinte emportant avec elle ses souvenirs.

Je me suis endormie sans m'en apercevoir, probablement des larmes plein les yeux...sans comprendre pourquoi, hier soir, ces moments avec ma grand-mère sont revenus dans ma mémoire comme pour me dire "qu'est-ce qui est plus difficile que la vieillesse et la maladie ?".