Une relation de travail, il est plus que ça. Il a 24 ans, très beau garçon, grand, roux, avec une petite barbichette toujours bien taillée, des yeux bleus aux cils longs, presque transparents de blondeurs. Il est beau, tout simplement, et lorsqu'il sourit, il laisse apparaître de très belles dents blanches et bien alignées.

J'ai 21ans. Je viens d'intégrer l'entreprise dans laquelle je suis encore quelques ... 20 années plus tard. Il est mon premier responsable. Nous travaillons en équipe, gestionnaire, assistante et je fais ainsi connaissance avec la vie professionnelle.

Trois années passent dans une ambiance et une complicité très belle. Nous sommes mariés tous les deux, nous ne nous voyons pas à l'extérieur ou très peu lorsque mon mari est en déplacement et que je réunis quelques relation de bureau chez moi autour d'un verre. Il vient d'avoir un enfant, un garçon, il est heureux. Je connais sa vie, il connaît la mienne. Notre connivence frôle l'amitié avec cette distance nécessaire aux relations de travail.  Il quitte le poste qu'il occupait et je demande ma mutation sur un autre poste, ne désirant pas "former" un autre gestionnaire de comptes. Nous nous perdons un peu de vue. De temps en temps  j'ai des nouvelles par un ami commun.

J'apprends que sa femme a demandé le divorce et j'imagine qu'il va très mal. Nous nous rencontrons un soir, par hasard, chacun au volant de notre voiture. Il me fait signe de le suivre pour boire un  verre. Il est tard, mais j'accepte. Cela ne lui ressemble pas de m'inviter. Je pense qu'il ne va pas bien et sa demande me parait plus un appel au secours. Nous nous retrouvons attablés à une terrasse de café. Il me raconte que son nouveau job est un échec, il ne s'entend pas du tout avec la femme sensée lui donner les informations. Rétention d'informations, jalousie, méchanceté, voilà ce qu'il vit au jour le jour. Son divorce n'arrange rien et je m'aperçois qu'il va très mal. Le mâle fier que je connaissais semble très profondément enfoui au fond de lui. Difficile de dire quoi que ce soit de rassurant, être là tout simplement et écouter. Je dois malheureusement rentrer et je sens un pincement au coeur en le laissant ainsi. Je lui dis qu'il m'appelle quand il veut, qu'il n'hésite pas... 

Plus tard, j'apprends qu'il demande à revenir à son ancien poste. Les choses vont très mal, sa femme est partie avec son fils et il se retrouve seul et déprimé. Nous nous retrouvons donc à nouveau au même étage mais pas dans le même service. Parmi ses collègues de travail, il retrouve de vrais amis qui essaie de l'épauler. Le responsable lui a donné un poste "allégé" ce qui l'atteint encore plus dans son orgueil. Il travaille avec Isabelle, ma remplaçante à mon ancien poste. Veuve très jeune avec deux enfants, (son mari s'est suicidé suite à une grave maladie neurologique lorsqu'il s'est rendu compte qu'il n'était plus capable d'assumer son travail d'informaticien), elle se prend d'affection pour lui et une belle histoire semble commencer. Je suis heureuse pour eux.

Cependant, un vendredi, alors que je passais dans leur bureau, nous causons un peu tous les deux. Je le sens encore très fragile par rapport à l'homme que j'ai connu au début. Il est heureux de me voir et me demande si j'accepterai de manger avec lui lundi midi, ce serait sympa. Bien sûr, avec plaisir, lui répondis-je sans même réfléchir. Je crois que j'attendais un peu cette invitation pour parler un peu avec lui, savoir où il en était de sa vie, de ses amours, de son boulot. 

Le lundi, j'arrive au bureau, un peu endormie comme un début de semaine, en pensant à mon repas de midi que j'avais promis. Je trouve la secrétaire en pleurs. Je regarde autour de moi, tout mes collègues sont prostrés, hagards... "Michel s'est suicidé Samedi..., il a bu quelques whiskys et .... fusil, tête qui explose, il se retrouve au sol, c'est Isabelle qui l'a trouvée... tout s'embrouille dans ma tête... c'est impossible.. impossible... pourquoi, pourquoi... pourquoi n'ai-je rien vu venir...

Il a laissé...un mot... "JE NE PEUX PLUS VIVRE AVEC MOI".

Et moi aujourd'hui je vis avec ça...avec ce repas manqué de quelques heures...avec cet acte manqué pour toujours. Il avait 27 ans et toute la vie devant lui ...

Ce fut une des cérémonie les plus difficiles de toute ma vie. Elle se déroula dans le petit village de ses parents à côté de Lyon.  Sa mère cherchait partout une réponse. Elle s'agrippa à moi lorsqu'une personne lui dit que j'avais travaillé trois ans avec lui . Elle me demandait pourquoi ... pourquoi ? Je pleurais sans savoir quoi répondre... ses yeux m'imploraient comme si elle pouvait encore voir son fils à travers moi, à travers mon vécu avec lui ..et je ne pouvais rien lui donner, rien lui apporter...  c'était son seul enfant.

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Evidemment

Y a comme un goût amer en nous
Comme un goût de poussière dans tout
Et la colère qui nous suit partout

Y a des silences qui disent beaucoup
Plus que tous les mots qu'on avoue
Et toutes ces questions qui ne tiennent pas debout

Evidemment
Evidemment
On danse encore
Sur les accords
Qu'on aimait tant

Evidemment
Evidemment
On rit encore
Pour les bêtises
Comme des enfants
Mais pas comme avant

Et ces batailles dont on se fout
C'est comme une fatigue, un dégoût
A quoi ça sert de courir partout
On garde cette blessure en nous
Comme une éclaboussure de boue
Qui n'change rien, qui change tout

Evidemment
Evidemment
On rit encore
Pour les bêtises
Comme des enfants
Mais pas comme avant
Pas comme avant