Mon grand-père, espagnol d'origine, naturalisé français dès son arrivée en France a écrit un journal que ma mère et moi avons essayé de traduire de l'Espagnol.

Juste pour le plaisir, j'avais envie de citer ici quelques passages qui m'ont fait rire ou qui m'ont émue. Certains passages me rappelle Borges et son écriture. Comme si l'espagnol était une langue à part et dont la traduction reste particulière.

J'ai  titré ce journal  "Les oranges amères".

" Je suis né en 1893 et en 1901 j’avais déjà 8 ans et je commençais à comprendre certaines choses. 

Je me souviens que mon père cultivait la petite propriété d’un fermier. Ils la travaillaient chacun pour moitié. Mon père semait des patates, des tomates, des aulx et des oignons pour les besoins de la maison. Il semait aussi du blé et du maïs mais comme la propriété était petite, quand arrivait l’automne,  il fallait partager avec le patron la moitié de la récolte que mon père avait mise toute une année à cultiver.

Le propriétaire envoyait son homme de confiance pour charger sa part de récolte  et il l’emportait sans qu’elle ne lui coûte un centime. L’autre moitié était insuffisante pour passer l’année.

Ma mère savait coudre et couper. Elle cousait pour des clients quand elle en avait, mais ce n’était pas toutes les fois, pour gagner quelques pesetas pour aider un peu la maison.

Je me rappelle l’entendre dire aux femmes qui venaient à la maison pour  faire couper des vêtements pour leurs enfants :

-         « Je ne sais pas comment je vais faire pour habiller les miens. J’en ai quatre et je n’ai plus rien à leur mettre. »

C’est bien triste pour une mère.

Deux ans plus tard, mon père quitta la ferme. Non seulement le propriétaire profitait de lui mais il devait aussi lui servir de valet.

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Mes lecteurs peuvent se rendre compte de la graisse qui entourait ces pauvres humains.

Quand je n’allais pas travailler parce que je n’avais pas la force suffisante, pour jouer, je faisais une petite charrue en roseau, j’appelais ma sœur et je la faisais tirer. Je faisais aussi des petits carrés de terre que je semais et faisait semblant d’arroser sans eau. Et les jours passaient comme ça. 

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Je devenais un petit adolescent. Un voisin commença à construire une maison. Mon père ramassait des pierres et moi je les charriais avec une brouette. Je gagnais une peseta et mon père une peseta et demi…total deux pesetas et cinquante centimes pour les huit personnes de la famille. Après ma pauvre sœur cadette, blessée à la tête, la famille s’était agrandie de deux membres supplémentaires. C’est pour ça que je commençais à aider un peu. Mais comme nous étions plus nombreux nous étions toujours dans la même galère.

Ma situation n’était pas bien brillante à cette époque. J’avais beaucoup grandi mais j’étais plus maigre que gros. Il me manquait beaucoup de vitamines. Je mangeais des salades sauvages, des fenouils, des amendes vertes, des pointes tendres de sarments. Enfin, quand la fringale se faisait sentir, il n’y avait rien qui me résistait.

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Ma pauvre mère mettait la table avec une marmite pleine d’eau colorée par du piment moulu. Dans la marmite se promenait si peu de morceaux de pomme de terre que pour en attraper une il fallait être expérimenté. A cette époque nous étions habitués à manger tous dans la même gamelle. Chacun mettait sa cuillère pour coincer un morceau de patate. A force de faire des allers et retours vers la casserole, le bouillon tournait plus vite qu’une moulinette. Ma mère était très croyante et nous devions remercier Dieu après le souper. Nous disions : « Merci Seigneur pour le grand bienfait et sans te servir, tu nous donnes plus que nous méritons. ». Cette fois-ci c’étaient une marmite avec un oignon frit, un piment moulu, de l’eau et du pain émietté. Pour vous en dire plus, étant le plus jeune je dis à ma mère : «  Ce soir aussi nous devons rendre grâce à Dieu ? ». Mon père me regarda, et tous restèrent silencieux. Mais ce soir-là, nous ne fîmes pas de prière.

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J’appris aussi  à attacher les caisses d’oranges. Un jour le patron de l’entrepôt me demanda de rester pour charger les caisses et les amener à la gare de Totana. Le lendemain, je retournais attacher les caisses. J’étais enchanté de ce travail que je faisais avec beaucoup de plaisir. Je pensais déjà être devenu ingénieur. Je finis la saison des oranges et restais à nouveau sans travail.

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oranger2Pour le retour, je prenais des chemins déserts où il y avait peu de passage de façon à pouvoir dégotter quelques oranges et m’enlever la faim que j’avais. Lorsque je ne voyais personne, je sautais la clôture, prenais sept ou huit oranges et les cachais dans les sacoches sur l’âne. Je pensais bien les manger un peu plus haut, loin des vergers. Pour que tout aille au mieux, je rencontrais un garde rural qui s’appelait Miguel Tolega. « Le fils de P…de sa mère » fouilla dans mes sacoches et me prit mes oranges. Je lui dis qu’une peu plus bas j’en avais acheté pour une pesetas mais il vit que je mentais. Il m’enleva les oranges et me dit «allez,  file de là ! ». Plus haut il n’y avait plus de vergers pour pouvoir remplacer les oranges que ce maudit m’avait prises. Il ne mérite pas un autre nom. Je partis donc vers la Sierra avec mes dents plus effilées qu’une pointe de jinjoneros. Tout cela se passa avant que nous ne descendions habiter au village.

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Le patron me désigna : « Prends la mule et vas ». Comme on le sait, la nourriture dans ce pays était en restriction. J’avais envie de me rafraîchir la tripe parce qu’avec une sardine, un morceau de morue,  une tête d’ail et une gorgée d’eau, j’étais bien plus leste qu’un écureuil. En descendant de la Sierra avec ma mule, j’aperçus un superbe abricotier dont les fruits pendaient bien mûrs. Je pensais immédiatement à ce bel arbre. La nuit vint, j’étais content car j’allais me goinfrer de fruits. J’arrivai devant l’arbre, pas très loin du chemin et m’adressait à la mule « Cho ! ». Je descendis, m’approchait de l’arbre tous en écoutant le moindre bruit. Alors, je vis sortir d’un ravin un guardia civil qui s’y trouvait caché et il me dit : « Halte là ! Si tu bouges, je tire. C’est toi qui manges les abricots ? ». « C’est impossible, lui dis-je, je ne passe pas par là le lundi. Je travaille pour Don Gines El Charco et je me rendais au village faire les courses pour terminer la semaine. ». « Bon file, je verrais ce que je ferais pour toi ». Je me dis, ça y est, je me suis encore fait prendre. Les abricots me passèrent sous le nez avec tous les rêves de les manger. Mon patron arrangea cette affaire qui n’eut pas de suite. 

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Lorsque je partis moissonner, j’emmenais deux chemises, une pour changer l’autre. La première, je la gardais sur moi pendant toute la saison, mais quand je l’enlevais, elle tenais toute seule et se cassa comme du verre. Il ne m’en restait donc plus qu’une seule. Je fus obligé de m’acheter du tissu pour que l’on puisse m’en faire une autre pour le change.

Ma fiancée, comme l’on sait que je flirtais avec elle, me demanda un soir de lui amener mon linge à laver. Je lui dis : « Est-ce que ta mère est au courant ? ». Elle me répondit que c’était elle-même qui le lui avait proposé. Depuis ce jour là, tous les samedis, j’avais mon linge propre pour me changer. Le dimanche matin je me changeais et partais jouer aux cartes avec mes amis. Avant tout cela, j’avais un cache-nez qui me servait de cache-misère sur le col de mes chemises, pour que l’on ne voit pas la saleté qui s’y cachait ou alors un grand mouchoir donné par ma sœur. Les duros se dispersèrent et je me retrouvais à nouveau dans la misère.

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Mon père était resté en France. Je lui écrivis pour qu’il m’envoie un peu d’argent pour ma sœur Josépha et mon frère Lazare de 14 ans que j’avais maintenant à ma charge. Il m’envoya 350 francs. Je fis faire les passeports pour nous quatre. On me prêta encore 150 pesetas et nous partîmes pour la France.

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Nous venions de passer huit jours en voyage sans jamais nous laver la figure. Je partis chercher un recours. La famille resta sur place. Ma femme était très triste, comme une souris prise entre les griffes d’un chat. Elle ne tenait plus debout de fatigue et surtout de mauvaise nourriture durant le voyage. Le petit était constamment pendu au sein. Ma femme perdit 5 à 8 kg. Je ne la reconnaissais plus.

Je partis droit devant moi, je pris une rue sans savoir où j’allais et sans comprendre la langue. Je pensais aux 20 francs qui me restaient. Je ne savais plus marcher tellement j’étais intimidé. Au bout de 200 m, je rencontrais deux hommes de mon village, que je connaissais. L’un s’appelait Jean et l’autre Valentin. Ils me demandèrent où j’allais. Je leur racontais ma situation. Ils me demandèrent : « Pedro, de quoi as-tu besoin ? ». Je leur demandais s’il connaissait Allevard. Ils me répondirent non. J’étais bien gêné de leur demander 30 francs. Ils me demandèrent où était ma famille et je leur répondis qu’elle était à la gare. Mais j’avais honte de la leur présenter car nous ressemblions à de vrais gitans. Ma femme les connaissait. Il nous a semblé voir le Bon Dieu par un petit trou.

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J’avais un peu d’argent en banque. Je le retirais et achetais un troupeau à la veille de Noël. Vers le mois de janvier, les bêtes commencèrent à mettre bas. J’étais fou de joie. Le bétail augmentait tous les jours petit à petit. Le boucher me dit un jour : « Pedro, as-tu des agneaux à me vendre ? ». Je lui répondis qu’ils étaient bien trop petits. « Viens, on va aller les voir ! ». « Mais, ils sont déjà trop grands » me dit le boucher. Les agneaux de 12 à 15 kg sont les meilleurs pour la vente et les miens faisaient déjà 20 kg.  Il m’en prit quand même 14 en deux fois. Le bétail commençait à me rapporter.

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Cette année là, 40 agneaux moururent et 8 brebis. Les affaires ne brillaient pas beaucoup. La guerre de 1940 se déclara et moi, j’étais toujours dans mon lit avec cette longue fièvre depuis 7 mois. J’avais bien maigri et, en plus, la guerre nous priva du nécessaire quotidien. J’essayais de me mettre debout mais je titubais. Je ne pesais que 40 kg.

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Le patron étant un fasciste, je ne pus rester que 9 mois dans cette ferme. Je vendis tout et voilà encore Pedro, comme les gitans,  parti avec les baluchons sur le dos.

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Maintenant, je me rappelle d’un refrain que j’entendais lorsque j’étais petit et qui disait : « Celui qui mange des poulets en étant jeunes, chiera des plumes lorsqu’il sera vieux ». Pour moi ce fut le contraire, jeune j’ai passé l’enfer et maintenant je me rattrape en mangeant des poulets. "

Voilà un extrait de mon trésor, de mes racines, de la sueur qu'il a fallut à mon grand-père pour réussir une retraite tranquille. Une autre leçon de vie.

Ce journal contient 29 pages et ont été écrites sur un agenda de 1975 après la mort de ma grand-mère. Mon grand-père lui a survécu un an et s'est éteint de chagrin.